Jankélévitch - Je-ne-sais-quoi et le Presque-Rien, extratos por termos relevantes
 
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Entre la reconnaissance dans l’en-deçà, qu’elle soit précoce ou tardive, et la reconnaissance à l’instant de la mort, il y a encore une zone frontière où se situerait l’épreuve de Job. Kierkegaard, comme on sait, a exploré passionnément cette zone frontalière en méditant aussi bien sur l’épreuve d’Abraham que sur celle de Job. Mais l’épreuve d’Abraham (où Dieu en personne jouerait le rôle du méconnu-reconnu) est une épreuve suraiguë, ramassée finalement dans le brévissime instant de répit que laisse à la victime le geste du père infanticide ; épreuve aiguë comme le couteau du sacrificateur suspendu au-dessus de la victime ; épreuve interrompue à la dernière seconde par l’intervention de l’ange. L’épreuve de Job, quant à elle, est une longue épreuve qui se tend selon un crescendo inexorable. Abreuvé d’infortunes et d’avanies, lésé successivement dans ses biens, dans sa chair et dans sa dignité, acculé enfin au désespoir, Job cédera-t-il enfin à la tentation de renier ce Dieu injuste qui joue si cruellement avec le plus fidèle de ses serviteurs ? A cette extrême misère devrait répondre la tentation limite du blasphème ! Car la souffrance de Job est une souffrance injuste, et même scandaleuse puisqu’elle est indépendante de tout démérite moral : le juste est en quelque sorte maudit sans l’avoir mérité ! Si le paradoxe de la souffrance imméritée n’est pas un scandale, qu’est-ce qui est scandaleux ici-bas ? C’est en ce cas assurément que le chiasme est le plus révoltant, le plus dérisoire. — Pourtant la piété de Job n’est reconnue ni dans l’instant de la mort ni a fortiori au-delà, mais bien en deçà. L’épreuve est donc tout entière « citérieure ». La fin du Livre de Job a le temps de nous apprendre que, l’injustice une fois réparée, cet homme de bien vécut encore cent quarante ans ! C’est plus qu’il ne lui en fallait pour amortir la charge des épreuves passées et jouir des années qu’il lui restait encore à vivre… Job est réintégré non pas au dernier moment, ni même à l’avant-dernier, mais longtemps avant sa mort, dans sa situation de grand propriétaire vertueux ; les bœufs, les brebis et les ânesses lui sont restitués au double, et il n’y perd donc rien, tant s’en faut ! La Bible parle ici le langage d’Aristote… L’homme pieux aura eu le temps de jouir du fruit de sa constance, de recevoir la récompense due à une fidélité que rien n’a découragée. Dieu ne voulait que le bien de son serviteur et il travaille dans l’intérêt de celui-ci : il laisse à Job tout le temps d’accumuler les mérites. La tentation de Job n’était donc qu’une épreuve, et cette épreuve répondait sans doute à une sage économie. Il est vrai que dans sa piété innocente et son incorruptible résolution Job lui-même ne savait rien de ce calcul : c’est rétrospectivement et dans l’optique du témoin que le dénouement aura été une certitude… L’échéance néanmoins ne fait aucun doute. Le problème du Job reste en deçà de l’aporie théologique qui embarrassera Plutarque et Proclos : même s’il est vrai que la solution de ce « théologuème » est dans la théodicée une solution rationaliste et finaliste, la misère des justes, suprême non-sens, peut poursuivre les justes dans l’au-delà ; l’absurdité de l’impossible supposition peut logiquement s’accomplir : les justes, théoriquement, pourraient aller en enfer ! Job, quant à lui, est réhabilité, rémunéré, dédommagé, comblé dès cette vie et sur cette terre. A plus forte raison, le malheur immérité de Job est-il sans commune mesure avec ces divagations hyperboliques qu’on appellera suppositions impossibles : la fidélité inébranlable de Job ressemble du dehors au pur amour désintéressé du réprouvé, mais tout le monde comprend par avance que Job n’est pas un réprouvé, qu’il n’est pas infiniment méconnu ; le méconnu est tardivement méconnu, reconnu sur le tard… Mais « sur le tard », ce n’est pas encore trop tard ! En tout cas, mieux vaut tard que jamais ! L’injustice immanente n’était qu’une apparence, le délai de la justice divine n’était qu’une feinte, le retard un passionnant suspense. La confiance du juste n’en est pas ébranlée : car c’est littéralement une confiance à toute épreuve, qu’aucun doute n’effleure. Tout est bien qui finit bien, et la réparation aura le dernier mot.
Je-ne-sais-quoi 2
Entre la reconnaissance dans l’en-deçà, qu’elle soit précoce ou tardive, et la reconnaissance à l’instant de la mort, il y a encore une zone frontière où se situerait l’épreuve de Job. Kierkegaard, comme on sait, a exploré passionnément cette zone frontalière en méditant aussi bien sur l’épreuve d’Abraham que sur celle de Job. Mais l’épreuve d’Abraham (où Dieu en personne jouerait le rôle du méconnu-reconnu) est une épreuve suraiguë, ramassée finalement dans le brévissime instant de répit que laisse à la victime le geste du père infanticide ; épreuve aiguë comme le couteau du sacrificateur suspendu au-dessus de la victime ; épreuve interrompue à la dernière seconde par l’intervention de l’ange. L’épreuve de Job, quant à elle, est une longue épreuve qui se tend selon un crescendo inexorable. Abreuvé d’infortunes et d’avanies, lésé successivement dans ses biens, dans sa chair et dans sa dignité, acculé enfin au désespoir, Job cédera-t-il enfin à la tentation de renier ce Dieu injuste qui joue si cruellement avec le plus fidèle de ses serviteurs ? A cette extrême misère devrait répondre la tentation limite du blasphème ! Car la souffrance de Job est une souffrance injuste, et même scandaleuse puisqu’elle est indépendante de tout démérite moral : le juste est en quelque sorte maudit sans l’avoir mérité ! Si le paradoxe de la souffrance imméritée n’est pas un scandale, qu’est-ce qui est scandaleux ici-bas ? C’est en ce cas assurément que le chiasme est le plus révoltant, le plus dérisoire. — Pourtant la piété de Job n’est reconnue ni dans l’instant de la mort ni a fortiori au-delà, mais bien en deçà. L’épreuve est donc tout entière « citérieure ». La fin du Livre de Job a le temps de nous apprendre que, l’injustice une fois réparée, cet homme de bien vécut encore cent quarante ans ! C’est plus qu’il ne lui en fallait pour amortir la charge des épreuves passées et jouir des années qu’il lui restait encore à vivre… Job est réintégré non pas au dernier moment, ni même à l’avant-dernier, mais longtemps avant sa mort, dans sa situation de grand propriétaire vertueux ; les bœufs, les brebis et les ânesses lui sont restitués au double, et il n’y perd donc rien, tant s’en faut ! La Bible parle ici le langage d’Aristote… L’homme pieux aura eu le temps de jouir du fruit de sa constance, de recevoir la récompense due à une fidélité que rien n’a découragée. Dieu ne voulait que le bien de son serviteur et il travaille dans l’intérêt de celui-ci : il laisse à Job tout le temps d’accumuler les mérites. La tentation de Job n’était donc qu’une épreuve, et cette épreuve répondait sans doute à une sage économie. Il est vrai que dans sa piété innocente et son incorruptible résolution Job lui-même ne savait rien de ce calcul : c’est rétrospectivement et dans l’optique du témoin que le dénouement aura été une certitude… L’échéance néanmoins ne fait aucun doute. Le problème du Job reste en deçà de l’aporie théologique qui embarrassera Plutarque et Proclos : même s’il est vrai que la solution de ce « théologuème » est dans la théodicée une solution rationaliste et finaliste, la misère des justes, suprême non-sens, peut poursuivre les justes dans l’au-delà ; l’absurdité de l’impossible supposition peut logiquement s’accomplir : les justes, théoriquement, pourraient aller en enfer ! Job, quant à lui, est réhabilité, rémunéré, dédommagé, comblé dès cette vie et sur cette terre. A plus forte raison, le malheur immérité de Job est-il sans commune mesure avec ces divagations hyperboliques qu’on appellera suppositions impossibles : la fidélité inébranlable de Job ressemble du dehors au pur amour désintéressé du réprouvé, mais tout le monde comprend par avance que Job n’est pas un réprouvé, qu’il n’est pas infiniment méconnu ; le méconnu est tardivement méconnu, reconnu sur le tard… Mais « sur le tard », ce n’est pas encore trop tard ! En tout cas, mieux vaut tard que jamais ! L’injustice immanente n’était qu’une apparence, le délai de la justice divine n’était qu’une feinte, le retard un passionnant suspense. La confiance du juste n’en est pas ébranlée : car c’est littéralement une confiance à toute épreuve, qu’aucun doute n’effleure. Tout est bien qui finit bien, et la réparation aura le dernier mot.
Je-ne-sais-quoi 2
Ce qui est en jeu dans l’épreuve d’Abraham, comme dans l’épreuve de Job, c’est la justice miséricordieuse de la Providence, au sujet de laquelle on peut finir par éprouver un doute. Jusqu’où le Tout-Puissant prolongera-t-il ce jeu de la tentation, dont Isaac, le fils bien-aimé, est à la fois l’enjeu et l’otage ? L’angoissant malentendu, Dieu merci ! ne dure qu’un instant. Ici apparaît fortement la différence entre le crescendo graduel d’une adversité qui frappe le juste à coups redoublés, et la tension extrême d’une épreuve qui s’aiguise et, pour ainsi dire, s’effile en quelques secondes jusqu’au paroxysme, et puis, arrivée au point critique, le père étant sur le point de consommer sa sanglante hyothysie, se résout d’un seul coup. Le couteau était déjà levé. Quand advient le coup de théâtre, quand retentit l’appel dramatique de l’ange qui arrête à la dernière seconde le bras homicide : Abraham ! Abraham ! ne touche pas à ton enfant, nous comprenons après coup, avec soulagement, que l’épreuve infligée au patriarche n’était pas un chantage, ni quelque chose comme un atroce moyen de pression ; nous comprenons que Dieu n’était pas un despote impitoyable et sanguinaire, un Libre arbitre aveugle et autocratique se rassasiant de sacrifices humains — car il arrête l’épreuve avant que l’irréparable ne se produise ; mais pas davantage l’holocauste n’est une feinte ni un scénario dont la macabre ironie apparaîtrait après coup : car personne, pendant le fait, ne pouvait prévoir le dénouement, personne ne pouvait comprendre le mystérieux dessein de Dieu. Il était temps… mais nous aurons eu peur ! Isaac l’a échappé belle. C’est ici que le Presque se charge de tout son sens passionnant et périlleux. Abraham a failli tuer son fils. Il s’en faut d’un cheveu ! Il s’en faut de peu, il s’en faut de rien ; il s’en faut donc de presque rien… Une seconde plus tôt, Abraham devançait l’intervention angélique et tuait son fils ; une seconde trop tard (ce qui revient au même), l’ange laissait le meurtre s’accomplir : dans les deux cas il n’y avait de place, désormais, que pour une gloire posthume. — Mais inversement : malgré et après la minute extrême du sacrifice non consommé (car il y aura eu un après), le survivant continue de vivre les cent quatre-vingts ans d’existence que l’Écriture lui accorde, pour enfin mourir rassasié de jours. Le péril extrême n’avait donc pas été l’instant suprême. Isaac n’était pas un rescapé du néant, ni un ressuscité ; ayant frôlé la mort, sans toutefois en franchir le seuil, il a donc poursuivi sans interruption sa longue route sur le chemin de la vie.
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Ce qui est en jeu dans l’épreuve d’Abraham, comme dans l’épreuve de Job, c’est la justice miséricordieuse de la Providence, au sujet de laquelle on peut finir par éprouver un doute. Jusqu’où le Tout-Puissant prolongera-t-il ce jeu de la tentation, dont Isaac, le fils bien-aimé, est à la fois l’enjeu et l’otage ? L’angoissant malentendu, Dieu merci ! ne dure qu’un instant. Ici apparaît fortement la différence entre le crescendo graduel d’une adversité qui frappe le juste à coups redoublés, et la tension extrême d’une épreuve qui s’aiguise et, pour ainsi dire, s’effile en quelques secondes jusqu’au paroxysme, et puis, arrivée au point critique, le père étant sur le point de consommer sa sanglante hyothysie, se résout d’un seul coup. Le couteau était déjà levé. Quand advient le coup de théâtre, quand retentit l’appel dramatique de l’ange qui arrête à la dernière seconde le bras homicide : Abraham ! Abraham ! ne touche pas à ton enfant, nous comprenons après coup, avec soulagement, que l’épreuve infligée au patriarche n’était pas un chantage, ni quelque chose comme un atroce moyen de pression ; nous comprenons que Dieu n’était pas un despote impitoyable et sanguinaire, un Libre arbitre aveugle et autocratique se rassasiant de sacrifices humains — car il arrête l’épreuve avant que l’irréparable ne se produise ; mais pas davantage l’holocauste n’est une feinte ni un scénario dont la macabre ironie apparaîtrait après coup : car personne, pendant le fait, ne pouvait prévoir le dénouement, personne ne pouvait comprendre le mystérieux dessein de Dieu. Il était temps… mais nous aurons eu peur ! Isaac l’a échappé belle. C’est ici que le Presque se charge de tout son sens passionnant et périlleux. Abraham a failli tuer son fils. Il s’en faut d’un cheveu ! Il s’en faut de peu, il s’en faut de rien ; il s’en faut donc de presque rien… Une seconde plus tôt, Abraham devançait l’intervention angélique et tuait son fils ; une seconde trop tard (ce qui revient au même), l’ange laissait le meurtre s’accomplir : dans les deux cas il n’y avait de place, désormais, que pour une gloire posthume. — Mais inversement : malgré et après la minute extrême du sacrifice non consommé (car il y aura eu un après), le survivant continue de vivre les cent quatre-vingts ans d’existence que l’Écriture lui accorde, pour enfin mourir rassasié de jours. Le péril extrême n’avait donc pas été l’instant suprême. Isaac n’était pas un rescapé du néant, ni un ressuscité ; ayant frôlé la mort, sans toutefois en franchir le seuil, il a donc poursuivi sans interruption sa longue route sur le chemin de la vie.
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Ce qui est en jeu dans l’épreuve d’Abraham, comme dans l’épreuve de Job, c’est la justice miséricordieuse de la Providence, au sujet de laquelle on peut finir par éprouver un doute. Jusqu’où le Tout-Puissant prolongera-t-il ce jeu de la tentation, dont Isaac, le fils bien-aimé, est à la fois l’enjeu et l’otage ? L’angoissant malentendu, Dieu merci ! ne dure qu’un instant. Ici apparaît fortement la différence entre le crescendo graduel d’une adversité qui frappe le juste à coups redoublés, et la tension extrême d’une épreuve qui s’aiguise et, pour ainsi dire, s’effile en quelques secondes jusqu’au paroxysme, et puis, arrivée au point critique, le père étant sur le point de consommer sa sanglante hyothysie, se résout d’un seul coup. Le couteau était déjà levé. Quand advient le coup de théâtre, quand retentit l’appel dramatique de l’ange qui arrête à la dernière seconde le bras homicide : Abraham ! Abraham ! ne touche pas à ton enfant, nous comprenons après coup, avec soulagement, que l’épreuve infligée au patriarche n’était pas un chantage, ni quelque chose comme un atroce moyen de pression ; nous comprenons que Dieu n’était pas un despote impitoyable et sanguinaire, un Libre arbitre aveugle et autocratique se rassasiant de sacrifices humains — car il arrête l’épreuve avant que l’irréparable ne se produise ; mais pas davantage l’holocauste n’est une feinte ni un scénario dont la macabre ironie apparaîtrait après coup : car personne, pendant le fait, ne pouvait prévoir le dénouement, personne ne pouvait comprendre le mystérieux dessein de Dieu. Il était temps… mais nous aurons eu peur ! Isaac l’a échappé belle. C’est ici que le Presque se charge de tout son sens passionnant et périlleux. Abraham a failli tuer son fils. Il s’en faut d’un cheveu ! Il s’en faut de peu, il s’en faut de rien ; il s’en faut donc de presque rien… Une seconde plus tôt, Abraham devançait l’intervention angélique et tuait son fils ; une seconde trop tard (ce qui revient au même), l’ange laissait le meurtre s’accomplir : dans les deux cas il n’y avait de place, désormais, que pour une gloire posthume. — Mais inversement : malgré et après la minute extrême du sacrifice non consommé (car il y aura eu un après), le survivant continue de vivre les cent quatre-vingts ans d’existence que l’Écriture lui accorde, pour enfin mourir rassasié de jours. Le péril extrême n’avait donc pas été l’instant suprême. Isaac n’était pas un rescapé du néant, ni un ressuscité ; ayant frôlé la mort, sans toutefois en franchir le seuil, il a donc poursuivi sans interruption sa longue route sur le chemin de la vie.
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Ce qui est en jeu dans l’épreuve d’Abraham, comme dans l’épreuve de Job, c’est la justice miséricordieuse de la Providence, au sujet de laquelle on peut finir par éprouver un doute. Jusqu’où le Tout-Puissant prolongera-t-il ce jeu de la tentation, dont Isaac, le fils bien-aimé, est à la fois l’enjeu et l’otage ? L’angoissant malentendu, Dieu merci ! ne dure qu’un instant. Ici apparaît fortement la différence entre le crescendo graduel d’une adversité qui frappe le juste à coups redoublés, et la tension extrême d’une épreuve qui s’aiguise et, pour ainsi dire, s’effile en quelques secondes jusqu’au paroxysme, et puis, arrivée au point critique, le père étant sur le point de consommer sa sanglante hyothysie, se résout d’un seul coup. Le couteau était déjà levé. Quand advient le coup de théâtre, quand retentit l’appel dramatique de l’ange qui arrête à la dernière seconde le bras homicide : Abraham ! Abraham ! ne touche pas à ton enfant, nous comprenons après coup, avec soulagement, que l’épreuve infligée au patriarche n’était pas un chantage, ni quelque chose comme un atroce moyen de pression ; nous comprenons que Dieu n’était pas un despote impitoyable et sanguinaire, un Libre arbitre aveugle et autocratique se rassasiant de sacrifices humains — car il arrête l’épreuve avant que l’irréparable ne se produise ; mais pas davantage l’holocauste n’est une feinte ni un scénario dont la macabre ironie apparaîtrait après coup : car personne, pendant le fait, ne pouvait prévoir le dénouement, personne ne pouvait comprendre le mystérieux dessein de Dieu. Il était temps… mais nous aurons eu peur ! Isaac l’a échappé belle. C’est ici que le Presque se charge de tout son sens passionnant et périlleux. Abraham a failli tuer son fils. Il s’en faut d’un cheveu ! Il s’en faut de peu, il s’en faut de rien ; il s’en faut donc de presque rien… Une seconde plus tôt, Abraham devançait l’intervention angélique et tuait son fils ; une seconde trop tard (ce qui revient au même), l’ange laissait le meurtre s’accomplir : dans les deux cas il n’y avait de place, désormais, que pour une gloire posthume. — Mais inversement : malgré et après la minute extrême du sacrifice non consommé (car il y aura eu un après), le survivant continue de vivre les cent quatre-vingts ans d’existence que l’Écriture lui accorde, pour enfin mourir rassasié de jours. Le péril extrême n’avait donc pas été l’instant suprême. Isaac n’était pas un rescapé du néant, ni un ressuscité ; ayant frôlé la mort, sans toutefois en franchir le seuil, il a donc poursuivi sans interruption sa longue route sur le chemin de la vie.
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Ce qui est en jeu dans l’épreuve d’Abraham, comme dans l’épreuve de Job, c’est la justice miséricordieuse de la Providence, au sujet de laquelle on peut finir par éprouver un doute. Jusqu’où le Tout-Puissant prolongera-t-il ce jeu de la tentation, dont Isaac, le fils bien-aimé, est à la fois l’enjeu et l’otage ? L’angoissant malentendu, Dieu merci ! ne dure qu’un instant. Ici apparaît fortement la différence entre le crescendo graduel d’une adversité qui frappe le juste à coups redoublés, et la tension extrême d’une épreuve qui s’aiguise et, pour ainsi dire, s’effile en quelques secondes jusqu’au paroxysme, et puis, arrivée au point critique, le père étant sur le point de consommer sa sanglante hyothysie, se résout d’un seul coup. Le couteau était déjà levé. Quand advient le coup de théâtre, quand retentit l’appel dramatique de l’ange qui arrête à la dernière seconde le bras homicide : Abraham ! Abraham ! ne touche pas à ton enfant, nous comprenons après coup, avec soulagement, que l’épreuve infligée au patriarche n’était pas un chantage, ni quelque chose comme un atroce moyen de pression ; nous comprenons que Dieu n’était pas un despote impitoyable et sanguinaire, un Libre arbitre aveugle et autocratique se rassasiant de sacrifices humains — car il arrête l’épreuve avant que l’irréparable ne se produise ; mais pas davantage l’holocauste n’est une feinte ni un scénario dont la macabre ironie apparaîtrait après coup : car personne, pendant le fait, ne pouvait prévoir le dénouement, personne ne pouvait comprendre le mystérieux dessein de Dieu. Il était temps… mais nous aurons eu peur ! Isaac l’a échappé belle. C’est ici que le Presque se charge de tout son sens passionnant et périlleux. Abraham a failli tuer son fils. Il s’en faut d’un cheveu ! Il s’en faut de peu, il s’en faut de rien ; il s’en faut donc de presque rien… Une seconde plus tôt, Abraham devançait l’intervention angélique et tuait son fils ; une seconde trop tard (ce qui revient au même), l’ange laissait le meurtre s’accomplir : dans les deux cas il n’y avait de place, désormais, que pour une gloire posthume. — Mais inversement : malgré et après la minute extrême du sacrifice non consommé (car il y aura eu un après), le survivant continue de vivre les cent quatre-vingts ans d’existence que l’Écriture lui accorde, pour enfin mourir rassasié de jours. Le péril extrême n’avait donc pas été l’instant suprême. Isaac n’était pas un rescapé du néant, ni un ressuscité ; ayant frôlé la mort, sans toutefois en franchir le seuil, il a donc poursuivi sans interruption sa longue route sur le chemin de la vie.
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In extremis avait donc deux sens, comme Presque et Jusqu’à ont deux sens. Certes, Isaac est sauvé de justesse au moment où la lame du couteau barbare est sur le point de trancher le fil de sa destinée… Mais « sur le point » seulement ! L’épreuve se prolonge jusqu’au dernier soupir ; non pas jusqu’au dernier soupir inclusivement : le dernier soupir lui-même est exclu. Pas une seule goutte de sang n’aura été versée : car celui qui n’est pas égorgé n’est pas égorgé ; et il n’y a pas de degré, pas de plus ou moins dans le tout-ou-rien de la mort ; c’est ainsi que le sauveteur rattrape par les cheveux, juste au moment où il coule, l’imprudent sur le point de se noyer, ou par un pied, au moment où il se jette par la fenêtre, le désespéré sur le point d’accomplir son suicide. En somme, le sacrifice d’Abraham ressemble après coup à une pièce de théâtre dont l’heureux dénouement termine un drame qui aura tout entier appartenu à l’en-deçà : d’un bout à l’autre ce scénario dramatique, y compris le prodige final d’acrobatie rattrapant le condamné au bord du non-être (mais en deçà), apparaît comme un fait divers de la continuation. Car ce coup de théâtre était plutôt un prodige d’acrobatie qu’un sauvetage miraculeux : il retient dans la vie celui qui est menacé de mourir, il ne ressuscite pas celui qui est déjà mort ; l’acrobate n’a pas vaincu la mort ; l’acrobate n’a pas employé des moyens surnaturels ; il a, pour cette fois, échappé à la mort par ses prouesses, par son adresse, par son sang-froid ; il a joué le tout pour le tout et réussi son pari ; Dieu n’a pas eu besoin d’intervenir pour le ressusciter comme il ressuscite Lazare ou Jésus lui-même. Peut-être confondions-nous le disperate du cirque et du théâtre avec le désespoir innocent ? — Et pour revenir au problème de la méconnaissance : le méconnu était reconnu presque au dernier moment, mais de son vivant. Et maintenant nous surprenons celui qui est reconnu à l’instant de sa mort. Parmi les trois types de reconnaissance que nous distinguions, cette visée de l’instant est la seconde.
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